L’immortalité, le plus vieux rêve de l’homme, sera peut être accessible dans quelques années grâce aux progrès fantastiques mais néanmoins troublants de la science.
Gilgamesh cherchait déjà la plante de la jouvence au fond de la mer après avoir parcouru le monde. Les empereurs chinois ingéraient des métaux précieux inaltérables en espérant obtenir la même résistance au temps, certains mouraient directement après avoir bu leurs élixirs d’immortalité comme l’empereur Ming Jiajing. On pensait même à la cour que le Comte Saint-Germain avait percé le secret de l’immortalité étant donné l’étendue impressionnante de son savoir et sa naissance oubliée. Ce rêve a traversé les âges et les périodes, dans beaucoup de croyances. Il nous oppose aux dieux, êtres immortels et éternels.
Aujourd’hui, les biologistes commencent à comprendre les mécanismes de certains êtres vivants immortels et de certaines de nos cellules qui, enfouies au plus profond de nous, nous rendent en partie immortels. Le mystère de l’immortalité commence à se dévoiler, l’homme se rapprocherait-il de Dieu ?
Une grande partie des êtres unicellulaires sont immortels car leur seule voie de reproduction consiste en une division cellulaire qui se répète forcément à l’infini – sinon ils auraient disparu depuis bien longtemps. L’hydre ne semble pas non plus connaitre de sénescence ou vieillissement cellulaire, ce qui la rend aussi immortelle, dans la mesure où elle survit à ses prédateurs. Récemment une méduse, Turritopsis nutricula, a été identifiée comme immortelle. En fait, dès sa maturité sexuelle atteinte, elle régresse au stade juvénile et le cycle recommence.
Cependant, ces êtres vivants ne sont pas les seuls immortels, certaines de nos cellules le sont également. La plupart de nos cellules somatiques -de notre corps- se divisent un certain nombre de fois et, passée la limite de Hayflick, elles arrêtent de se diviser. Heureusement pour nous, les cellules souches le peuvent potentiellement un nombre illimité de fois et entretiennent ainsi notre peau, renouvellent nos cellules sanguines et intestinales (de l’ordre de 100 milliards chaque jour). De plus, les cellules de notre lignée germinative -les gamètes- semblent aussi pouvoir se diviser de manière illimitée. Alors le problème est simple : pourquoi nos cellules somatiques se divisent un nombre de fois limité, vieillissent et dégénèrent, alors que d’autres semblent échapper à ces processus et demeurent immortelles ?
L’explication de ce phénomène se doit en partie aux découvertes de la recherche sur le cancer. En effet, une tumeur se forme généralement à partir d’une multiplication incontrôlée de cellules échappant à la sénescence et à l’apoptose, c’est-à-dire au vieillissement, et qui donc sont immortelles.
Deux types de sénescence sont dues au vieillissement cellulaire : la sénescence métabolique, vieillissement provoqué par le fonctionnement de notre organisme, et la sénescence réplicative, vieillissement causé par la réplication des cellules.
La sénescence métabolique est conséquence de l’utilisation de l’oxygène lors de la transformation du glucose en énergie -ou molécules d’ATP pour les connaisseurs. Lors de la chaîne respiratoire dans nos mitochondries, une étape de l’utilisation du glucose, le dioxygène O2 peut former des anions superoxyde O²-, autrement appelés radicaux libres, composés très réactifs. Ils provoquent notamment des lésions d’ADN et l’accumulation des dégâts est responsable de la sénescence métabolique. On peut donc aisément déduire qu’une alimentation restreinte augmenterait l’espérance de vie de nos cellules. En fait, la diète provoque une intensification de l’activité du système métabolique et donc, par la même occasion, une multiplication des enzymes de désintoxication responsables de la destruction des anions superoxyde. Ces enzymes sont souvent très actives dans nos cellules immortelles, les empêchant de vieillir.
Quant à la sénescence réplicative, voici ce que les chercheurs, récompensés par le prix Nobel de Médecine de 2009, ont découvert. Notre ADN, véritable plan d’architecture de notre organisme, peut se condenser sous forme de chromosomes, ce sont les fameux X. Les chromosomes possèdent, à l’extrémité de chaque branche du X, une partie constituée de très nombreuses répétitions du code génétique : les télomères. Lors de la réplication de l’ADN, et donc de la division de la cellule, les télomères s’érodent -une partie des fragments d’Okazaki ne peut être remplacée faute d’amorce pour l’ADN polymérase. Cette érosion va être responsable de la sénescence réplicative.
Résumons ce qui arrive à nos petites cellules somatiques en division : elles se divisent d’abord normalement, puis à la limite de Hayflick, elles sont arrêtées par des signaux suppresseurs de tumeur -comme la protéine P53. Un virus oncogène peut, à ce stade, neutraliser ces signaux et les cellules, reprendre leur division. L’érosion des télomères se poursuit alors. Lorsqu’ils sont trop courts, les chromosomes ne sont plus protégés et la conservation de l’information génétique, menacée. La cellule entre alors en « crise », il y a deux possibilités :
- Soit la cellule dégénère rapidement et il s’y déclenche une apoptose généralisée, c’est la sénescence réplicative.
- Soit la cellule devient immortelle par régénération des télomères, si la télomérase est présente. Elle reprend alors ses divisions et ses héritières acquièrent l’immortalité.
La télomérase permettrait donc à nos cellules de réparer leurs dommages dus aux réplications et donc de les rendre immortelles. Son inhibition est actuellement une stratégie prometteuse pour guérir les cancers. Désormais, on peut imaginer, dans un futur proche, lorsque l’ensemble des gènes et des protéines intervenant dans ces processus de vieillissement et d’immortalité seront identifiés, la formation en laboratoire d’êtres vivants immortels. Déjà, en activant dans une cellule les gènes synthétisant la sirtuine, protéine qui protège contre la sénescence métabolique, et la télomérase, protéine qui protège contre la sénescence réplicative, on pourrait presque obtenir une cellule immortelle, presque, car le cocktail de protéines synthétisées par les gérontogènes n’est pas aussi simpliste. Un projet pour lutter contre le vieillissement SENS (Strategies for Engineered Negligible Senescence) récompense par le prix de la souris de Mathusalem quiconque dépasse la durée record de vie d’une certaine souris. Désirant vivre plus longtemps, les grandes fortunes de la planète investissent dans des projets comme celui-ci, financé par Peter Thiel, le créateur de Pay-pal.
Mais que nous apporterait réellement l’immortalité ? La vie avec un début et une fin ne devrait-elle pas nous suffire ? Ne devrions-nous pas essayer de saisir chaque moment de celle-ci pour le vivre pleinement ? A l’opposé, une vie immortelle n’écraserait-elle pas notre conception du temps, nous réduisant à la lassitude, la désillusion, la fainéantise ? Toutefois, bien que nous ne puissions pas être immortels, certains de nos gènes le sont. Nos corps constituent seulement un moyen pour ceux-ci de survivre. Ils sautent d’un corps à un autre, glissant sur le temps.
Lucas Brunet


